Boxer pour dompter la violence

Boxer pour dompter la violence

VENDREDI 23 AVRIL 1993
NOTRE VIE

Une expérience de réinsertion destinée aux jeunes confrontés à la dérive des banlieues

Boxer pour dompter la violence

Alors que les problèmes de la Ville feront l’objet, la semaine prochaine, d’un débat parlementaire, 170 adolescents venus des grandes cités « à risques » suivent jusqu’à aujourd’hui une initiation aux sports de combat à Colombes (Hauts-de-Seine). Explications.

« Gauche, droite, esquivez, garde. Avant de donner des coups, il faut apprendre à les éviter. » Karim, Abid, Eric et leurs camarades écoutent, attentifs, la leçon de boxe  anglaise prodiguée par Stéphane Ferrara, l’ancien champion de France devenu comédien. Cent soixante-dix jeunes venus des quartiers chauds d’une vingtaine de villes de France, notamment Vaulx-en-Velin, Villeurbanne, Avignon, Marseille, mais aussi de la région parisienne, participent à un stage de boxe, à l’occasion de la troisième édition de Poinqs communs ». Une initiative lancée il y a trois ans à Vaulx-en-Velin pour tenter d’oublier les émeutes, puis à Salon-de-Provence. Aujourd’hui, l’association Droit de cité, également partie prenante, a décidé de renouveler l’expérience à Colombes (Hauts- de -Seine).
Depuis lundi et jusqu’à ce soir, ces jeunes à la dérive montrent les poings et serrent les dents face à Jean-Pierre Masdoua, champion de France de boxe française, Fabrice Benichou ou Brigitte Laversa, trois fois championne de France de boxe
française. Le pari : la boxe comme moyen d’insertion.

« Règles du jeu »

Au gymnase Ambroise-Paré, l’ambiance est au beau fixe. A tour de rôle, les jeunes s’exercent à la boxe française, thaï, anglaise et américaine. Gros gants rouges au bout des bras, shorts trop grands pour les uns, protège-tibias et protège-dents, on s’en donne à cœur joie sous le regard vigilant des éducateurs et organisateurs prêts à intervenir en cas de dérapage. KO après deux heures d’entraînement, Feissa, 14 ans, de Stains (Seine-Saint-Denis) reprend son souffle « C’est super, la boxe thaï. Tous les coups sont permis ! Maintenant, je pourrai me défendre. Les grands n’ont qu’à bien se tenir. » Quelques filles papotent entre deux séances. Alexandra, Zahra, Fatma et Magali viennent de Colombes et Cécile de Nanterre. La plupart avaient déjà participé aux Poings communs de Salon-de-Provence. « Avec les sports de combat, nous prouvons aux mecs que nous sommes capables de nous défendre lancent-elles en chœur.
Jérôme Faynel, responsable de la MJC de Vaulx-en-Velin, à l’origine de cette initiative, ne veut surtout pas que l’on mythifie l’opération. « Ce n’est pas forcément une réponse aux problèmes des jeunes des banlieues, mais ils sont mieux ici que dans la rue. Le rapport physique est important pour eux. Dans un combat de boxe, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Mais, avant d’enfiler les gants, ils doivent se plier aux règles du jeu : le salut, le respect de l’adversaire, la vie en communauté, l’écoute du professeur. Ce n’est pas toujours évident pour ces adolescents qui manquent pour la plupart de repères et de limites. On leur donne donc l’occasion de découvrir d’autres horizons. » Pendant leurs loisirs (piscine, patinoire ou excursions), les jeunes se racontent leurs « galères » : drogue, violence, affrontements avec la police. D’autres découvrent des problèmes qu’ils étaient loin de soupçonner. Foued, venu de Lyon, est encore sous le choc de sa sortie d’hier soir, à Cergy-Pontoise. « Ils sont fous, les jeunes de Cergy !
On a rencontré des bandes de rollers (ndrl adeptes du patin à roulettes) qui s’accrochent aux pare-chocs des voitures. Un jeune armé d’un fusil voulait tirer sur un autre. Et puis nous avions du mal à nous comprendre : nous, nous ne parlons pas le verlan. J’ai également été surpris de voir autant de jeunes gamins dans les rues à 3 heures du matin. Ici, les parents se moquent de leurs enfants. On ne voit pas ça à Lyon. »
Mais la drogue reste le sujet de prédilection. C’est le quotidien des jeunes des banlieues. Qu’ils viennent de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) ou d’Avignon, ils y sont en permanence confrontés :  » Dans notre cité, les grands ne se gênent même pas pour se piquer devant nous ou devant les policiers, explique Abid, 15 ans de Saint-Etienne-du-Rouvray. Il y a des seringues plein les cages d’escalier. On nous propose du shit (ndlr : du haschisch) en permanence. C’est dur de résister… ».

C’est une des raisons pour lesquelles leur éducateur, Eric Quenouille, a tenu à accompagner ces sept jeunes à Poings communs : « Avec le climat qui règne actuellement dans les banlieues, il ne faut pas les isoler. Nous sommes venus pour communiquer.
Il reconnaît que cela n’a pas été très facile : Ils ne sont pas prêts à affronter l’in-
connu. Au début, ils voulaient faire la loi, comme dans leur quartier.

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